14 Décembre
À l’heure des préparatifs pour les repas de fête, la Tapisserie de Bayeux fait l’actualité par son déplacement exceptionnel (et controversé…) en vue d’un prêt au British Museum en 2026. Saviez-vous que ce chef-d’œuvre de l’art médiéval, inégalé par sa puissance narrative, est en réalité une longue broderie et non une tapisserie ? Elle fut probablement commandée par Odon, évêque de Bayeux et demi-frère de Guillaume le Conquérant, pour orner la cathédrale normande, consacrée en 1077.
L’histoire racontée par la Tapisserie de Bayeux démarre en 1064, lorsque le roi d’Angleterre Edouard le Confesseur désigna son cousin Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, pour prendre sa succession. Il chargea alors son beau-frère, Harold Godwinson, de se rendre en France pour en informer l’heureux élu. Toutefois, à la mort d’Edouard, Harold se fit couronner lui-même roi d’Angleterre. Guillaume le Conquérant entreprit donc de traverser la Manche en septembre 1066 pour reprendre son trône.
Les scènes 42 et 43 se situent à un moment stratégique du récit : après le débarquement dans le Sussex, l’armée de Guillaume le Conquérant bénéficia d’un court répit avant l’affrontement décisif avec les troupes saxonnes de Harold : la Bataille de Hastings, le 14 octobre 1066. C’est dans cet intervalle que la broderie montre la préparation, puis le déroulement d’un festin. Des inscriptions latines décrivent avec précision les images : HIC COQVITVR CARO ET HIC MINISTRAVERVNT MINISTRI (« Ici on cuit la viande et les serviteurs servirent »), puis HIC FECERVNT PRANDIVM (« Ici ils prirent le repas »), et ET HIC EPISCOPUS CIBU(M) ET POTU(M) BENEDICIT (« Et ici l’évêque bénit la nourriture et la boisson ».
Sur la gauche, deux serviteurs suspendent une marmite à des landiers au-dessus d’un feu, tandis que des brochettes de viande cuisent sur un gril. Un peu plus loin, un cuisinier barbu retire, à l’aide d’une pince, des pains ou des galettes d’un fourneau de campagne. Ces gestes du quotidien rappellent que la conquête passe aussi par une intendance efficace : l’armée doit se ravitailler avant de combattre.
La nourriture est ensuite distribuée aux guerriers sur des boucliers faisant office de tables. Tout à droite, au centre de la table en fer à cheval, l’évêque Odon bénit la nourriture, dans un geste solennel, les deux doigts levés. Sa position, à la fois religieuse, familiale et politique, vise à renforcer la légitimité sacrée de la conquête normande. Le repas a d’ailleurs lieu un 29 septembre, jour de la saint Michel. L’invocation de ce saint guerrier particulièrement vénéré en Normandie transforme le banquet en un acte à la fois stratégique et symbolique.
Outre l’intérêt manifeste pour la documentation des habitudes quotidiennes, la Tapisserie de Bayeux illustre le rôle central du festin dans l’affirmation du pouvoir princier. Guillaume se devait de maintenir un cérémonial digne de son rang, or la diversité des participants – princes, chevaliers, intendants, cuisiniers et serviteurs – révèle une société hiérarchisée où chacun occupait une place précise. Par cette scène apparemment anodine, l’œuvre ne se contente pas de raconter un événement : elle met en image l’ordre du monde féodal, où le pouvoir, le sacré et la guerre se trouvent étroitement imbriqués, jusque dans les gestes du repas.
C’est intéressant de lire vos explications sur le symbolisme du festin qui explique la présence de ces scènes sur la tapisserie.
Dire que je ne suis jamais allée la voir à Bayeux… Je guêterai son arrivée au British Museum.
Merci Odile! en effet, il faut la voir, c’est une expérience extraordinaire !
Quelle belle idée, Charlotte, d’intégrer cette oeuvre incroyable dans votre calendrier de l’Avent ! Cette manière de raconter l’histoire peu après l’an 1000 est absolument fascinante et tellement parlante.
Merci Elisabeth, j’ai toujours eu un faible pour la tapisserie de Bayeux 🙂