23 Décembre
Maintenant que le père Noël a reçu toutes ses lettres, l’œuvre du jour nous transporte dans le New-York des années 1950, vu à travers le regard du photographe longtemps méconnu Saul Leiter. Dans une rue de Manhattan couverte d’un épais manteau de neige, deux facteurs en uniforme marchent. Ou plus précisément, le premier vient de s’arrêter pour regarder quelque chose au sol, bientôt rejoint par le second. Leurs regards créent des lignes obliques répondant au panneau d’interdiction de stationnement, lui-aussi légèrement incliné. A l’arrière-plan, des panneaux publicitaires richement colorés vantent, de façon amusante, les vertus rafraichissantes de sodas Coca-Cola, Pepsi et 7up.
Fils d’un rabbin orthodoxe de Pittsburgh, Saul Leiter (1923–2013) abandonna ses études théologiques à la fin des années 1940 pour partir à New York, avec l’ambition de devenir artiste. Sa mère lui avait offert un appareil photo dans son adolescence, mais c’est surtout encouragé par ses amis – notamment le peintre Richard Poussette-Dart – et après avoir visité une exposition de Cartier-Bresson au MoMA, qu’il se procura un appareil photo Leica et se mit à arpenter son quartier, sans programme ni sujet défini. « Je regardais simplement le monde, sans être réellement préparé à quoi que ce soit », dira-t-il plus tard. Notre photographie du jour est emblématique de la manière singulière qu’avait Leiter de capter un instant fuyant, un moment de vie ordinaire, rendu exceptionnel par les couleurs, la lumière et le cadrage.
Dans Postmen, la neige n’est pas un simple décor hivernal : elle devient une matière picturale à part entière. Saul Leiter aimait prendre des photographies à travers des vitres embuées, des reflets ou des obstacles flous, créant ce que l’on appellera plus tard un « premier plan encombré ». Ici, ce sont les flocons de neige eux-mêmes qui, saisis en suspension, brouillent la lisibilité de la scène et instaurent une distance sensible entre le spectateur et le sujet. L’humidité est palpable, et les silhouettes semblent absorbées par l’atmosphère glacée.
Précurseur de la photographie couleur à une époque où celle-ci était jugée trop commerciale pour l’art, Saul Leiter utilise ici un tirage chromogène, réputé pour la profondeur et la subtilité de son rendu chromatique. Les couleurs vives des publicités, en revanche, évoquent le Pop Art, un mouvement qui brouillait les frontières entre Beaux-Arts et culture populaire, au moment où émergent les premières réflexions qui donneront lieu au mouvement Pop Art à Londres (1952).
Longtemps ignoré du monde de l’art, Leiter mena une carrière discrète, partageant son temps entre la photographie de rue et des commandes pour les magazines de mode. Ce n’est qu’en 2006, avec la publication du livre Early Color, qu’il fut reconnu comme l’un des pionniers majeurs de la photographie couleur. Postmen incarne parfaitement sa démarche : une attention extrême portée aux scènes banales en apparence, et une confiance absolue dans la beauté du monde tel qu’il se présente. « Je crois qu’il existe une recherche de la beauté, un plaisir à regarder les belles choses du monde, et qu’il n’y a pas à s’en excuser », affirmait-il.
Très belle photo et découverte d’un artiste méconnu (pour moi…) Merci Charlotte
Merci Claudine pour votre commentaire ! J’ai beaucoup aimé le rendu de cette photo, avec l’effet « brouillé » à travers les flocons de neige 🙂
Une belle découverte, et merci cette analyse très approfondie (comme toujours) qui me permet d’affuter mon regard !
Merci Elisabeth pour votre commentaire! J’ai trouvé l’image et l’histoire de l’artiste captivante.
Merci pour cette photo inattendue mais bien pertinente pour cette saison festive au moment de laquelle les facteurs et factrices distribuent les cartes de bons voeux 🙂 Je ne connaissais pas ce photographe, donc à découvrir un peu plus 🙂
Effectivement, un artiste intéressant, j’aime les photographes qui poétisent le quotidien!